Quelle place pour l'Intelligence Artificielle en France ? Jeudi, au Collège de France, le président de la République Emmanuel Macron a présenté sa stratégie pour permettre aux Français de revenir dans la course à l'IA. En clôture de la conférence AI for Humanity, le chef de l'Etat a ainsi dévoilé 4 chantiers prioritaires dans les années à venir avec, pour les financer, un plan d'1,5 milliard d'euros. Suffisant pour faire de l'Hexagone l'un des leaders de l'Intelligence Artificielle sur l'échiquier mondial ? Pas si sûr...

L'Intelligence Artificielle est en marche ! Voilà un slogan qui conviendrait parfaitement pour résumer le discours d'Emmanuel Macron sur l'IA en clôture, jeudi soir, de la conférence AI for Humanity au Collège de France. Attendu pour présenter la stratégie française dans le domaine après la remise du rapport sur l'IA dont avait en charge Cédric Villani, l'actuel Député LREM, le président de la République française a ainsi tracé les contours d'un plan estimé à 1,5 milliards d'euros. Objectif avoué ? Replacer la France au centre de l'échiquier mondial de l'Intelligence Artificielle. Ce plan de bataille semble toutefois encore insuffisant pour mettre l'IA en France au pas de course.

Un plan sur l'IA estimé à 1,5 milliard d'euros

Avant d'entrer dans le vif du sujet, d'étudier les mesures et les 4 chantiers prioritaires sélectionnés par le président Macron sur la base du rapport Villani, un premier constat s'impose sur le budget alloué d'1,5 milliard d'euros sur quatre ans. Cela peut paraitre conséquent, c'est pourtant un montant finalement raisonnable, dans la droite lignée des recommandations déjà faites par le rapport France IA un an plus tôt ! Surtout, c'est encore bien loin des investissements des géants privés comme Alibaba (15 milliards sur trois ans). A comparer avec d'autres pays qui investissent déjà massivement dans l'IA, la France sera en revanche dans les clous, légèrement derrière l'Allemagne ou devant la Grande-Bretagne et ses 75 millions d'euros, par exemple. Mais quelle entreprise française pourrait objectivement lutter aujourd'hui avec les géants du secteur en termes d'investissements (les GAFAM et autres BATX) ?

Emmanuel Macron l'avait déjà indiqué précédemment, il n'y aura pas "d'Airbus de l'Intelligence Artificielle." Alors, ce 1,5 milliard d'euros pour l'IA proviendra de fonds déjà existants comme celui sur l'innovation de 10 milliards d'euros. Déshabillier Pierre pour habiller Paul est-il la meilleure solution ? Sur ce 1,5 milliard d'euros, 400 millions seront consacrés, selon les termes du président, à "l'appel de projets" et 100 millions au soutien de startups dès la première année. Là encore, le geste est louable mais sera-t-il suffisant pour que ces startups s'imposent ensuite sur un secteur hautement concurrentiel et sur lequel d'autres entreprises internationales ont déjà pris plusieurs longueurs d'avance ? Et quid du secteur public où les chercheurs ont déjà tendance à regarder ailleurs pour exercer leur métier et bénéficier de meilleurs conditions de vie ? Les finances publiques apprécieront d'avoir été épargnées par la création d'un nouveau fonds par exemple. La recherche publique peut elle légitimement se considérer comme le parent pauvre de ce nouveau plan d'action.

Ceci étant dit, Emmanuel Macron a ainsi présenté 4 chantiers majeurs pour permettre à la France de devenir l'un des leaders de l'Intelligence Artificielle :

  • Mise en place d'un écosystème de l'Intelligence Artificielle en France et en Europe

Dans son élocution jeudi soir, Emmanuel Macron n'en a pas fait mystère : la relation public/privé et la porosité entre ces deux mondes seront essentiels au développement des recherches en Intelligence Artificielle en France. C'est pourquoi, le président de la République a annoncé la mise en place "d'un programme national pour l'Intelligence Artificielle coordonné par l'INRIA, en lien avec les autres organismes de recherche partenaires et les universités liées." Réseau d'instituts dédiés, chaires individuelles et doublement de la capacité de formation en IA sont autant de moyens de parvenir à attirer les chercheurs les plus expérimentés ou prometteurs.

  • Ouverture des données

Sans données, pas d'Intelligence Artificielle. "Nous allons procéder progressivement à une ouverture proactive de nos données", a par conséquent confirmé Emmanuel Macron lors de son intervention. Le chef de l'Etat aurait même pu préciser : "Et de toutes nos données !" Données publiques, données financées sur fonds publics comme dans les transports et la santé, et même données privées. Le président de la République entend en effet étendre sa réflexion au niveau européen pour ouvrir l'accès aux bases de données privées et, au niveau national, créer des plateformes de partage entre public et privé. Et tout cela, en respectant le RGPD (le réglement général sur la protection des données) et l'anonymat dans un contexte européen. La sécurité sera donc essentielle pour permettre une utilisation des données dans un intérêt général en évitant toute manipulation.

  • Santé et transports en chefs de file

Ce sont les deux secteurs privilégiés par Emmanuel Macron lors de la présentation de sa stratégie pour la France basée, rappelons-le, sur le rapport Villani. Et pour cause ? La santé et les transports sont des secteurs bien pourvus en termes de données, qu'elles soient publiques ou financées sur fonds public. Logiquement, la recherche en IA dans ces domaines sera donc favorisée. En résumé, expérimentation et circulation de voitures autonomes d'ici à 2022 dans le domaine des transports ; création d'un Health Data Hub (un hub des données de santé) pour notamment inventer la médecine de demain et développer la médecine prédictive.

  • Ethique et démocratique

L'IA "à la française" sera éthique ou ne sera pas. Emmanuel Macron n'a pas fait mystère de son souhait d'inclure le maximum de personnes dans cette stratégie de l'IA malgré une population française majoritairement défavorable à la poursuite des recherches en Intelligence Artificielle et pour le moins craintive quand on lui parle de disruption. Le chef de l'Etat s'est bien sûr voulu rassurant, invitant à une réflexion mondiale sur "le contrôle et la certification" d'algorithmes. La publication des algorithmes utilisés par l'Etat va dans ce sens, tandis que la création d'un Giec pour réfléchir sur les impacts de l'IA dans nos vies ou dans nos sociétés pourrait permettre d'anticiper et d'échapper à certains biais. La "French AI" sera d'autant plus démocratique que le président a enfin insisté sur le souhait d'une IA profitable à tous et qui ne soit pas forcément aux mains des "hommes quadras blancs."

Une évolution mais pas de révolution

Ce plan d'action, s'il a bien entendu le mérite d'exister, ne va sans doute pas assez loin pour développer la recherche en IA de façon spectaculaire en France et lui permettre de rattraper les mastodontes comme les Etats-Unis ou encore la Chine. Des pays qui peuvent compter sur d'énormes fonds privés pour s'imposer dans le domaine de l'Intelligence Artificielle.

Le président Emmanuel Macron n'a pas souhaité bouleverser les finances publiques et s'est voulu rassurant dans un contexte de méfiance sur la scène nationale. L'ouverture des données est incontestablement une bonne chose. Cependant,quelle sera la marge de manoeuvre de la France dans un cadre européen avec l'application du RGPD ? Pense-t-on enfin sérieusement que la création d'un programme national coordonné par l'INRIA suffira à faire revenir les talents exilés ou à attirer ceux des autres pays ? Si Emmanuel Macron a eu beau se démener pour attirer des entreprises comme Deepmind, Google ou Samsung sur le territoire, il n'est en revanche pas certain qu'il ait convaincu ses propres chercheurs de résister aux sirènes extérieures...


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