L'interface cerveau-machine n'est plus une fiction. En quelques jours, Facebook et Neuralink ont communiqué sur des avancées majeures dans ce domaine. Revue de détails.

Il est parfois des événements qui vous obligent à revoir vos plans. Quels qu'ils soient ! Ces derniers jours ont ainsi apporté leurs lots de nouveautés dans le domaine de l'interface cerveau-machine. Longtemps rêve inaccessible, il semblerait cependant que deux entreprises aient particulièrement avancé sur ce sujet, suffisamment en tout cas pour s'arrêter dessus, échanger et faire un point sur la situation. Présent dans tous les cercles de l'Intelligence Artificielle avec ses entreprises, Elon Musk, l'un des fondateurs de Neuralink, a ainsi attaqué le premier et fait des annonces prometteuses le 16 juillet dernier, avant que Facebook ne lui emboîte le pas quelques jours plus tard. La société de Mark Zukerberg a elle aussi diffusé un communiqué de presse pour faire état d'une publication de chercheurs de l'Université de Californie à San Francisco, qu'elle soutient financièrement, dans la revue scientifique Nature.

Et, ne nous le cachons pas, les progrès sont purement impressionnants. Enthousiasmants pour les uns. Inquiétants pour d'autres qui craignent à terme une perte de contrôle de l'être humain sur la machine ou, plus simplement, la fin de la vie privée ou presque. Il faut dire que Facebook ne serait apparemment pas loin de réussir à lire dans vos pensées. Il faut certes nuancer car l'étude a été menée sur trois patients avec des questions courtes fermées ou semi-ouvertes sur lesquelles l'IA n'a même pas enregistré 100% de succès. Mais nous y reviendrons plus tard, car Neuralink avait bel et bien dégainé en premier !

Neuralink se dévoile

Neuralink, c'était jusqu'alors une startup qui n'avait jamais communiqué publiquement sur ses projets depuis sa création en juillet 2016. Mais trois ans plus tard, voilà que nous en savons plus sur ses intentions, louables au demeurant. "C’est important pour nous de régler les maladies associées au cerveau", a ainsi lancé Elon Musk en ouverture de la conférence le 16 juillet dernier. Pour cela, le Sud-Africain entend donc connecter directement votre cerveau à n'importe quel terminal grâce à une puce. D'abord pour permettre à des personnes souffrant de handicaps de pouvoir commander leurs machines directement par leur pensée. Ensuite pour réaliser le mariage parfait entre l'être humain et les machines afin, non seulement, de garder un contrôle totale sur elles, mais aussi de pouvoir améliorer les capacités cérébrales et physiques du premier. Le fameux mythe de l'homme augmenté.

La puce qu'Elon Musk aimerait bien implanter dans le cerveau humain pour l'interface cerveau-machine. (Credit: Neuralink)

Beau parleur, me direz-vous ? C'est qu'il ne vous a pas attendu et des premiers essais sur des rats et un singe ont été réalisés ! La publication d'un livre blanc en marge de la présentation en révèle d'ailleurs bien plus sur le niveau de recherche atteint et les expériences réalisées pour en arriver là que le simple visionnage de la conférence. Quant aux photos du rat avec des fils implantés dans son cortex cérébral et un port usb-c directement dans la boîte crânienne, elles font assurément leur effet et se passent de commentaire...

Neuralink, votre cerveau relié par USB-C à vos machines ?

Pour schématiser, Neuralink parvient aujourd'hui à implanter des électrodes dans le cerveau de rats grâce à un robot neurochirurgical de son invention à un rythme de "six fils (192 électrodes) par minute". Une vitesse prodigieuse, et tout cela en évitant les vaisseaux sanguins. La suite est un peu plus "artisanale" et moins glamour car l'implantation des électrodes obligent à percer la boîte crânienne et les puces sont ensuite reliées aux machines par un câble USB-C. On a sans doute connu plus futuriste... Quoiqu'il en soit, l'homme d'affaires imagine même procéder à des premiers essais sur des êtres humains en 2020. Bien sûr, les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent, mais tout de même.

Quelques jours plus tard, sous le titre : "Imaginer une nouvelle interface : Communication mains libres sans dire un mot", Facebook a à son tour rapporté une publication dans la revue scientifique Nature qui a fait grand bruit. Là encore, il en relève du cerveau de l'être humain et, plus particulièrement, de sa pensée. Des scientifiques de l'Université de Californie ont mené une étude, financée par la firme américaine, sur le développement d'une interface cerveau-machine capable de déceler les mots qu'une personne s'apprête à prononcer grâce à la captation des ondes émises par le cerveau, dans la région du langage plus précisément.

Facebook veut décoder votre pensée

Trois patients sans trouble de la parole et en passe de subir une opération chirurgicale sans rapport avec l'étude se sont ainsi porté volontaires pour se faire implanter des électrodes et participer à l'expérience. L'interface cerveau-machine devait pouvoir prédire la question posée à l'utilisateur par la simple activité du cerveau et la réponse avec ou sans le contexte précis à la question. Les questions étaient les suivantes : "quel instrument de musique détestez-vous le plus entendre ?" ; "de 0 à 10, comment vous sentez-vous ?" ; "comment est votre chambre actuellement ?" Quels ont été les résultats ? "Nous décodons les énoncés produits et perçus avec des taux de précision atteignant respectivement 61 % et 76 % (contre 7% et 20% au hasard)", ont dévoilé les chercheurs dans l'étude. Dans un horizon proche, ces mêmes chercheurs espèrent décoder les ondes cérébrales à une vitesse de 100 mots par minute, avec un vocabulaire de 1000 mots et un taux d'erreur de 17 %.

Et si, demain, vous vous connectiez sur Facebook par la pensée ?

Il va s'en dire que les dirigeants et communicants de Facebook se sont donc félicités de telles avancées mais n'ont aussi pas manqué d'imaginer la suite et les applications qui pourraient en découler. "Le fait de pouvoir reconnaître ne serait-ce qu'une poignée de commandes imaginaires, comme "home", "select" et "delete", offrirait des moyens entièrement nouveaux d'interagir avec les systèmes VR actuels - et les lunettes AR futures", précise le communiqué de presse sur leur blog. Et, pourquoi pas plus tard imaginer se connecter sur son compte facebook, faire défiler le fil d'actualité, liker, partager et même commenter par la simple action de la pensée ?

La ligne rouge ?

Dès lors, des questions éthiques et morales se posent quand la législation ne propose elle aujourd'hui aucun cadre. Comment protéger les données stockées dans notre cerveau ? Que penser de ces entreprises privées qui financent et profitent des recherches universitaires ? A quelles fins ? Certains scientifiques mettent déjà en garde. C'est le cas de Nita Faharany, professeure de neuro-éthique à l'Université de Duke et interrogée par la MIT Technology Review : "Pour moi, le cerveau est le seul endroit sûr pour la liberté de pensée, de fantasmes et de dissidence. [...] Nous sommes encore plus proches de franchir la frontière de la vie privée en l'absence de toute protection." Et Marcello Ienca, chercheur à l'ETH de Zürich, d'enfoncer le clou : "Les données sur le cerveau sont riches en informations et sensibles à la protection de la vie privée, c'est une préoccupation raisonnable. Les politiques de confidentialité mises en place sur Facebook sont clairement insuffisantes."


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